UTHC 2018 – 125 km

Harricana numéro trois. L’expérience complète cette fois-ci. Dans tous les gros ultras auxquels j’avais participé jusqu’à maintenant, je pouvais toujours dire qu’il y en avait qui auraient à courir plus que moi, qui l’auraient plus difficile. Pas aujourd’hui. Dans ma mire: une augmentation de ma plus longue distance courue par un facteur 1.5, une qualification pour la loterie de Western States avec un chrono de moins de 22 heures et 5 points pour l’UTMB. Je ne suis aucunement prêt pour cette dernière, mais Western… c’est là que le rêve a commencé.

J’arrivais à l’UTHC assez stressé, mais c’était du bon stress. J’avais juste hâte de pouvoir m’exécuter. Je ne m’inquiétais pas de ma préparation ou de ma logistique (je n’ai commencé à calculer mes temps de passage et mes besoins caloriques qu’à moins d’une semaine du départ…). Mon entraînement avait été un peu trop relax en juillet, mais mon mois d’août était mon plus gros à vie et j’en sortais avec ma biomécanique pas mal à 100%.

Mon mental, lui, était précisément là où il le fallait depuis des semaines et des semaines avant le jour J. Pas de méditation ou de visualisation positive forcée requises. Je me voyais par défaut franchir les ravitos un à un avant d’arriver au Mont Grand-Fonds en un morceau. Je savais que j’allais finir. J’avais évidemment visionné ce speech de AJW une fois de plus dans les jours avant la course. Les propos de Mathieu Blanchard, durant un panel la veille de la course, disant que tout DNF sans blessure est né dans la tête d’un coureur avant même de prendre le départ, étaient aussi très à propos. Tout ça confirmait ce que je savais: ma tête était au bon endroit et il en faudrait beaucoup pour me convaincre d’arrêter.

Aweille le gun, on veut courir!

Départ de la navette de La Malbaie vers la ZEC des Martres à 2h15. Pas super. Je suis debout depuis minuit environ. J’étais au lit pour 4 heures, mais il n’y a vraiment pas eu beaucoup de vrai sommeil là-dedans. M’étant réveillé à 8h la veille, j’en suis à presque 20 heures depuis ma dernière bonne nuit et je m’apprête partir pour une aventure d’environ une vingtaine d’heures. Peut-être pas idéal, mais je me sens assez bien.

À part pour la température.

Il faisait peut-être 7 ou 8 degrés en quittant La Malbaie. Quand même supportable, malgré l’habitude aux chaleurs récentes. À la ZEC des Martres, cependant, c’est une autre histoire. On nous dit qu’il doit faire 3 degrés et on nous suggère d’attendre le départ dans les bus pour un moment encore. Je doute un peu de ce chiffre, mais dehors il y a plein de bénévoles emmitouflés en manteaux d’hiver et des VTTs. On dirait une station de recherche en Antarctique, sans la neige. Ceux qui reviennent de la toilette s’emporte en décrivant la différence de température avec l’intérieur du bus. J’ai un peu chaud, mais je décide qu’il vaut mieux rester faire le plein thermique et sortir à la dernière minute.

On nous demande éventuellement de sortir en prévision du départ. Je laisse mon plus gros coupe-vent dans mon drop-bag, ne gardant que mon ultra-léger pour la course. Celle-ci n’était pas si près de commencer que ça finalement et nous commençons à avoir sérieusement froid au grand vent. Je ne m’échauffe habituellement pas pour des ultras puisque je trouve que c’est un peu inutile si tu n’es pas un élite qui part en flèche au départ, mais là je suis sérieusement tenté de me joindre à Team Cauchon qui fait des slaloms dans l’enclos de départ. J’essaye le sur-place et de me joindre au groupe qui se réfugie du vent derrière un cabanon, mais l’effet est minime.

Un cornemuseur (dont les doigts sonnent un peu gelés), signale finalement l’approche du départ. Je reste derrière mon abris jusqu’à la dernière minute et je me dirige vers la ligne de départ tout juste avant le décompte. Je réalise que je n’avais pas trop décidé où je voulais me placer au début de la course. J’opte pour un peu à l’arrière et je me place entre le milieu et les deux tiers du peloton.

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Enfin en marche, le froid est de moins en moins mordant. Après 4 km de plat sur un chemin forestier nous arrivons à la première montée sur du singletrack étroit. Soit par sagesse, soit par embouteillement, la queue leu leu avance à un rythme très conservateur. C’était un peu mon but en ne me plaçant pas trop à l’avant et j’apprécie quand même que la possibilité de partir trop vite me soit complètement enlevée.

Peu de temps après la fin de l’ascension du mont du lac à l’Empêche, ma montre capte finalement un signal GPS et se met à enregistrer mon trajet. Il est presque exactement 5h00, donc nous sommes en route depuis une heure et nous venons de passer l’enseigne du 6e km. Les calculs pour compenser le bout perdu seront quand même simples. Ma montre s’est mise au travail juste à temps pour capter une très courte aventure hors-parcours un kilomètre plus tard. Les meneurs de notre groupe ont réalisé assez rapidement qu’ils avaient perdu les marqueurs de parcours. Après quelques moments de confusion, quelqu’un trouve le sentier et les coureurs commencent à reconverger vers le droit chemin.

À ce point, nous ne formons plus un gros pelotons continu et la dispersion est un peu plus confortable. J’en suis bien heureux parce que je hais avoir quelqu’un de coller derrière moi en descente et que nous faisons maintenant face à quelques sections de downhill. La broussaille cache presque complètement le sentier et nos pieds, ce qui n’est pas trop aidant. Les courtes montées et descentes continuent à se succéder pour un moment sur le mont du lac à l’Empêche alors que le Soleil se lève au loin et que le ciel s’éclaire petit à petit.

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La lampe frontale perd éventuellement son utilité lorsque je descends de la montagne pour de bon. Le sentier passe à travers le site d’un écrasement d’avion et un coureur me raconte les différents écrasements dans Charlevoix pendant que les morceaux de fuselage défilent. La descente est un peu technique et pas hyper rapide. Je commence à avoir hâte de rouler un peu plus.

Après 2h30m de course, nous arrivons à deux au ravito de l’Écureil au 15e km. Deux heures et demie pour 15 km. J’aurais peut-être dû allumer déjà là que mes prévisions de temps basées sur la course de l’an passé (qui commençait plutôt avec 20 km de belle route descendante) allaient prendre le bord. Cependant, tout va bien donc je me concentre seulement sur ce que j’ai besoin avant de repartir sur le sentier qui semble devenir plus courable. Je fais le plein de mes bouteilles et je me prends quelques bouchées pour la route.

Ça roule, pour un moment

Finalement de la vitesse! Dès la sortie du ravito, le sentier devient moins technique, toujours sur une agréable pente descendante. Je me sens déjà pas mal plus à l’aise. Rien à voir avec l’aventure glaciale de plus tôt, en peloton coincé sur des sentiers techniques à la noirceur. Ça commence à ressembler aux courses que je connais et que j’aime.

Seul événement marquant de cette section: voir la pancarte annonçant qu’il reste 99 km. La distance nous séparant de la fin s’exprime maintenant avec seulement deux chiffres! Sinon, rien à déclarer. Juste un 10 km de descente facile et un 2 km de début de montée par la suite. Ça fait quand même du bien d’accumuler un bon bout de distance sans trop taxer le mental.

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Après quatre heures et quart et 27 km j’arrive à la station d’eau au pied du Mont des Morios. Pour une raison quelconque, je me prends un peu d’eau. Avoir su ce qui s’en venait, j’aurais peut-être plutôt tenter de me départir d’un peu de masse avant d’entreprendre cette montée. J’enfile derrière Karine et Olivier et nous nous mettons au travail.

Sur le premier kilomètre de la montée nous croisons ceux qui finissent de descendre. Certains n’avaient pas trop étudié le parcours et nous questionnent pensant que quelqu’un doit nécessairement être perdu s’il y a un croisement. J’en rassure quelques-uns. Tous ceux et celles que nous rencontrons, dont les meneuses Elisabeth Cauchon et Sarah Moniz, on très bonne allure.

La montée est ardue, mais notre progrès est super. Karine mène la charge de manière décidée et nous n’avons qu’à la suivre. Nos efforts sont éventuellement récompensés par de belles vues et l’apparition de bleuetiers. Je pense que c’est la première fois de ma vie que j’en vois à l’état sauvage. Je réussis à me prendre quelques bleuets au passage parmis ceux d’une grosseur raisonnable qu’Olivier n’a pas réclamés.

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Rendu au sommet, pas trop le temps d’en profiter. Le vent et le froid de plus tôt ont choisi ces lieux comme dernier bastion et nous incitent à trouver le sentier qui redescend sans délai. Je prends le devant dans la descente qui est un peu technique, mais quand même beaucoup plus reposante que la montée. Je me distance un peu de mes partenaires, mais je prends une débarque lorsqu’un de mes pieds glisse. Aucun dommage majeur. Karine et Olivier me rattrapent pendant que je réassemble mes lunettes de Soleil qui ont perdu une lentille.

Nous encourageons quelques coureurs qui commencent leur ascension avant de finalement revenir sur le plat. Le sentier est large et peu technique, ce qui nous permet de relaxer sur les derniers kilomètres avant la Marmotte (34e km). Tout juste avant, nous passons à travers un gros groupe de chasseurs et leurs VRs. Pas rassurant, mais ils ont l’air gentils et nous ne passerions pas encore pour de bêtes affaiblies à ce stade-ci.

Il y a quand même un peu d’action au ravito. Les bénévoles sont souriants, mais les bananes sont vertes. Je me prends quelques bouchées, peut-être pas assez. Mon alimentation est bonne à date côté fréquence, mais je n’ai pas fait d’excès côté quantité. Karine se fait dire qu’il n’y a que quelques femmes devant elle. Nous repartons ensemble, Olivier ayant déjà repris la route.

Nous jasons un bout sur le plat qu’il reste avant d’attaquer la montagne de la Noyée. Je la questionne sur le parcours et sur son pacing, puisqu’elle a couru le 125 km avec son conjoint l’an passé. Après un peu de confusion, nous réalisons qu’elle parle en km/h et moi en min/km et nous finissons par nous comprendre. Elle me rassure en disant que la Noyée n’est pas aussi technique que ce qui a précédé, mais je réalise qu’elle ne vise vraiment pas les mêmes temps que moi. Je fini par partir à l’avant peu de temps après puisque mon pace sur le plat commençait déjà à être trop rapide pour elle. J’aurais bien aimé l’avoir avec moi pour une montée de plus, mais je commençais à m’inquiéter pour ma course.

Même avant cette conversation, j’avais commencé à réaliser que les chiffres ne fonctionnaient plus. Finir dans les 18-19 heures, qui semblait raisonnable vu les temps de l’an passé et en les bonifiant un peu pour tenir compte des changements de parcours, était clairement rendu improbable. La nouvelle section du début avait été beaucoup plus lente qu’escompté. Après 6h30m, il restait plus d’une vingtaine de kilomètres et une montagne entre moi et la mi-parcours. Avec un miracle, j’y arriverais peut-être en 9 heures. En réalité, sûrement plus près des 10 heures. Certes, la deuxième moitié du parcours est moins technique et m’est assez familière, mais j’allais certainement finir par ralentir. Espérer une deuxième moitié aussi rapide que la première n’était pas raisonnable. Bref, en bas de 20 heures au total: impossible, en bas de 22 heures et une qualification pour Western States: quand même pas trop de marge d’erreur.

J’avais ça qui me tournait dans la tête en montant la Noyée. Je suis sûrement aussi un peu en manque de sucre puisque je suis dans le premier et moins pire de mes deux downs de la journée. Côté physique ça ne va pas si mal ou, du moins, ça ne paraît pas trop (c’est sûr qu’en montée j’ai habituellement plus de facilité à pousser à travers). C’est le mental qui commence à avoir de la misère à rester dans la game. Sans penser sérieusement à abandonner à la mi-chemin, une petite partie de moi se met à se demander si, passé 10-11 heures, ça se justifierait de ne pas entreprendre la deuxième moitié. Et surtout, à quel point ça serait plaisant de se sauver 60 km et un autre bout de nuit glacial!

Je parviens tout de même à arriver au sommet, où la vue est belle et où je peux me dire qu’il reste principalement de la descente avant d’arriver en terrains connus aux Hautes-Gorges et voir mes parents. Dans le petit bout de descente qui mène au ravito de la Chouette (51e km), je fini quand même par remarquer un ralentissement physique.

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La petite équipe du ravito est assez dynamique et il y a aussi quelques coureurs. Ici, je prends un peu plus le temps de bien manger. Je n’ai pas trop le choix puisque qu’il faut revenir à plein régime aussitôt que possible. Je me remets en route me sentant déjà mieux. Ça a fait du bien de voir plus de monde et il ne reste plus que 10 km à cette première moitié. Une petite montée au début pour digérer et presque litéralement juste de la descente après.

Je réussis à me donner un speech de motivation (et de me convaincre) dès le départ. 10 heures c’est vraiment faisable. 12 heures pour la deuxième moitié que je connais et que j’attends depuis des semaines ça se fait aussi. Si je me donne une chance de réussir maintenant et que ça finit par tomber à l’eau en fin de course, tant pis, ça arrive. Si je lève déjà le pied après seulement 50 km et que ça m’enlève toutes chances de me rattraper plus tard, je ne me le pardonnerai pas.

En gros cette section se déroule bien. Je rejoins Olivier au début du dernier bout de descente avant le ravito. C’est du maudit sentier de VTT avec du maudit gros concassé pas concassé. Nous finissons par nous en sortir et arrivons sur le bout de route qui mène à l’acceuil de la SÉPAQ des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie. Ça fait drôle de le faire à pied et non en bus comme les années passées. Je croise ma mère qui avait commencé à remonter la route avant de me rendre derrière le pavillion pour quelques moments de repos bien mérités.

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Course à moitié finie ou à moitié pas finie?

61 km – 9h50m. Dans un sens, le gros de l’aventure est terminé. Ce qui était de l’inconnu est derrière moi et il ne reste qu’à passer à travers ce fameux parcours du 65 km de l’UTHC pour une troisième fois en trois ans. D’un autre côté, il reste 62 km et seulement 6 heures de clarté et j’aurai battu mon record de distance parcourue avant même d’atteindre le prochain gros ravito.

Je sens quand même que le temps est de mon côté et je me permets de bien me préparer pour la prochaine étape. Je me change presque de la tête aux pieds. Je remplace mes Sense 6 par mes Sense 6 SoftGround, que j’aurais dû avoir sur mes pieds dès le début. Juste à côté, il y a Rob Krar, double champion de Western States et récent vainqueur à Leadville, qui se promène dans le ravito. Mon père attire son attention et il jase un peu avec nous.

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J’aurais peut-être su mieux apprécier la rencontre dans un autre contexte et en étant plus reposé, mais le timing est quand même bon. Je m’apprête à me lancer sur la fin de ma première course qualificative pour Western States et j’ai un gars qui l’a gagnée deux fois qui me souhaite bonne chance.

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Je reprends finalement le sentier après presque 20 minutes de pause. J’ai eu le temps de commencer à avoir froid et les jambes sont un peu raides en partant. J’y vais molo au début et je profite bien d’une belle vue sur la face rocheuse qui a toujours inauguré le début de mes 65 km UTHC dans les années passées. Après un petit détour dans les bois, le parcours rejoint celui que je connais en traversant la rivière Malbaie.

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Sur les 5 km de chemin forestier roulant qui suivent, je rejoins de nouveau Olivier. Peu de temps après, nous rattrapons David Bombardier. Nous ne nous étions jamais rencontrés, mais je le connaissais évidemment de nom. Même de dos, je savais à qui j’avais affaire. Un t-shirt avec le logo du Siboire, dans les bois dans Charlevoix, sur un parcours de 125 km: ça court pas les rues (litéralement)! Nous jasons sur quelques kilomètres et passons à travers le petit ravito du Geai bleu. J’aurais peut-être dû me prendre quelques bouchées, mais avec juste 6 km de passés après les Hautes-Gorges je n’ai pas eu le réflexe.

Tombés sur du single track de plus en plus technique, nous continuons ensemble pour un bout, mais ça devient de plus en plus difficile pour moi. Je débute mon plus gros down de la journée et je ralenti progressivement. Éventuellement, David s’éloigne à l’avant avec un denommé Christian qu’il semble connaître. Je suggère quelque fois à Olivier de faire de même, mais il insiste toujours à continuer de marcher derrière moi. Je me sens un peu mal puisque j’ai l’impression que je le ralentis, mais ça me pousse au moins à essayer de garder une certaine vitesse, même à la marche.

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Nous continuons comme ça pendant près de 10 km. La trail est assez technique et paraît fraîchement défrichée par endroits. De plus, il y a une légère pente ascendante tout le long. Pas grand chance que je sois capable de reprendre la course là-dessus dans mon état actuel. Je réussis quand même à maintenir une marche efficace avec Olivier qui me pousse. David et Christian demeurent à portée d’oreille tout le long. Quelques beaux petits lacs allègent la tâche je ne me soucis pas trop du ralentissement prolongé. Je crois que je peux honnêtement dire que je savais pas mal tout le long que ça allait aller mieux éventuellement.

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Avec environ 5 km à faire avant d’arriver au Coyote, nous commençons à revenir sur du plat et la technicité du sentier devient plus faible. Olivier, envers lequel je suis très reconnaissant pour être resté avec moi jusqu’à ce point, me fait remarquer que c’est du terrain parfait pour essayer de recommencer à courir. Je n’ai pas le choix d’être d’accord. Si pas maintenant, quand? Je ne cours que les descentes jusqu’à la fin? Il fallait essayer.

Je parviens à courir quelques centaines de mètres à la fois ici et là. Les calories que j’ai ingérés pendant la marche n’ont pas réglé le problème, mais ils semblent commencer à avoir un effet. Je retrouve éventuellement un peu un bon feeling en courant. Je n’ai pas assez d’énergie pour le maintenir trop longtemps et ma vitesse n’est pas exceptionnelle, mais c’est déjà ça.

Le ravito se trouve à être plus loin qu’annoncé et tout le monde s’impatiente un peu. Quelqu’un crie soudainement qu’il est 2 km plus loin (aucune idée comment cette information est survenue tout d’un coup) et nous donnons une poussée. La mienne n’est pas très convaincante et je me fais laisser un peu en arrière, mais je finis éventuellement par arriver au Coyote (83e km) pour mettre fin à cette section pénible.

Presque fini (genre)

Ma vision de cette course avait toujours été la suivante:

  • Les derniers ~20 km sont assez plaisants et rien ne pourrait m’empêcher de finir la course tant que j’arrive à l’Épervier moindrement en vie. La course faisait donc environ 100 km en vrai.
  • Les ~20 km avant ça, entre le Coyote et l’Épervier, sont quand même assez faciles et ne devraient pas être problématiques. Seul hic, si je misais trop sur la vitesse ici et qu’un down finissait par me ralentir, la déception ferait très mal au mental. Cependant, si tout va bien, je pourrais considérer que la vraie course s’est terminée au Coyote et que les derniers 40 km sont une simple formalité. Une course de 80 km, quoi! J’ai déjà fait ça!
  • La section entre les Hautes-Gorges et le Coyote, par sa technicité et son D+, sera la plus délicate. Elle est assez loin dans la course pour que mon état physique puisse possiblement commencer à se déteriorer, mais pas assez loin pour que le mental puisse sentir la fin approcher et prendre le dessus sans problème. Le plus gros point d’interrogation, il est ici.

L’inquiétude du dernier point s’est donc avérée justifiée, mais il n’y a pas trop eu de surprise ou de souci à cet égard. Ce qui me préoccupe maintenant c’est la possibilité de faire face au pire des deux scénarios envisagés pour la prochaine section. Mon down commençait déjà à s’estomper avant d’arriver au Coyote et d’avoir finalement atteint le ravito a certainement donné un boost à mon moral, mais j’avais toujours besoin de carburant pronto.

Je n’avais plus envi depuis un bout de tout le sucré que je transporte sur moi. Je voulais du salé et, de préférence, du salé dense!

-Un bouillon de poulet?

-Oui s’il vous plaît!

-Des gnocchis dans le bouillon?

-Oui s’il vous plaît!

-Un deuxième bol?

-Oui s’il vous plaît!

*Je vois du fromage en grain sur la table*

*J’invente la soupe au poulet et gnocchi skouik-skouik*

Je mange plus à ce ravito qu’à tous les autres. Je ne me soucies aucunement de ce que mon estomac en pensera — j’ai besoin des calories. Entre devoir marcher parce que je n’ai carrément pas l’énergie pour courir ou marcher parce que j’ai le ventre trop plein, mon choix est clair. Je prends ce risque bien volontier! Après le goûté, je finalise l’arrêt aux puits en sortant ma lampe frontale puisqu’il ne resque qu’environ une heure de clarté.

Nous sommes six à se remettre en route presque en même temps. David et Christian sont toujours de la partie et ils échangent plaisanteries et insultes avec l’équipe de trois qui était devant nous jusqu’à maintenant. Dès le début, l’atmosphère est très relaxe est j’ai l’impression que tout le monde autour de moi s’amuse. Ça s’est décidé très tôt: ça va être le meilleur des deux scénarios. Elle est déjà terminée ma course, il me reste juste à la finir. (Vous me comprenez…)

C’est toujours un beau moment dans un ultra quand on réalise qu’on va terminer. Oui, si on est confiant, on sait déjà qu’on va y arriver dès le début. Sauf qu’il y a savoir et SAVOIR. Il y a être 99% certain et être 100% certain. C’est la différence entre penser que ça prendrait un immense cataclysme pour nous arrêter et penser que rien au monde peut nous arrêter. Ça ne prend pas beaucoup de doute pour obnubiler un esprit. Lorsque le dernier soupçon de doute disparaît, c’est un poid disproportionnel qui est levé. C’est à moins de 500 m de la fin que j’ai eu ce sentiment lors de mon premier ultra. Aujourd’hui, c’est à 40 km de la fin, soit 70% de la distance totale de cette première course.

Je suis donc dans un très bon état d’esprit au début de cette section. La mention du 160 km au Bromont Ultra dans quatre semaines aurait pu m’apeurer, mais ceux d’entre nous qui y pensions rions plutôt de cette idée qui nous paraît folle au moment présent. Après un peu de montée, nous reprenons le pas de course. Le ventre coopère, les jambes roulent, tout va bien. Chaque pas marque un nouveau record de distance parcourue pour moi et j’ai de la bonne compagnie pour m’aider à garder le rythme. En ce moment, il fait bon d’être coureur.

Notre groupe fait le yo-yo sur quelques kilomètres, se dispersant et se rattrappant à répétition. Nous nous rejoignons au début d’une montée de trois kilomètres que j’attendais depuis un bout. Nous absorbons une coureuse et un duo de coureurs en montant et devenons un rassemblement étonamment large considérant que nous sommes 179 à avoir eu 15 heures pour s’éparpiller sur 125 km. Il est rare de voir un si grand groupe si tard dans une course.

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Hello, Darkness, my old friend

La lumière du Soleil commence à laisser à désirer et les autres se servent des derniers rayons pour trouver leurs lampes frontales. Je les trouve un peu lents à s’équiper, mais je choisi de les attendre et j’en profite pour manger une demi barre tendre. Peu de temps après, nous atteignons la fin de la montée. En fait, c’est plutôt elle que j’attendais avec impatience. Mon premier passage dans la descente sur route qui suit, il y a deux ans, m’avait permis de dépasser un bon nombre de coureurs. L’an passé, des crampes ont gâché cette section. J’espérais renouveler avec les bonnes sensations cette fois-ci, sachant que, si je parvenais à le faire malgré la marque des 100 km qui approche, mon moral en serait grandement renforcé.

Je prend le lead avec enthousiasme dès le début de la descente. Je réalise immédiatement que l’enthousiasme n’est pas partagé puisque la lumière des autres frontales se fait de plus en plus faible autour de moi. J’espérais que mon rythme soit éventuellement adopté par tout le monde et qu’on me suive, mais mon avance continue de grandir. Je ne m’inquiète pas vraiment du temps, mais j’aime tout de même l’idée de pouvoir me bâtir un petit coussin sur cette section. La lumière du groupe finit par disparaître derrière moi.

L’atmosphère est très différente seul, en pleine noirceur. La perte de toute l’énergie du groupe est marquante quand tout devient silencieux et obscure aux alentours. L’avantage est que je peux me concentrer sur moi et pleinement apprécier le fait que je me sens mieux après ~95 km que dans les derniers kilomètres de mes deux courses de 80 km. Ce que je suis en train de me démontrer à moi-même est d’une plus grande valeur que les quelques minutes que je suis en train de gagner.

La descente se déroule bien et j’arrive ensuite au bout de trail qui mène à l’Épervier. Je rattrape un jeune (du moins, de mon âge — jeune pour notre sport!) avec les chevilles amochées et qui d’autre qu’Olivier se joint à nous quelques minutes plus tard. Cette section semble encore plus interminable qu’elle l’avait semblé l’an passé. La technicité est non négligeable pour des jambes fatiguées et nous en marchons de bons bouts. Les marqueurs de sentiers hyper réfléchissants m’aveuglent et donne du fil à retorde à ma lampe frontale à éclairage adaptatif.

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Je ne reconnais pas trop les trails de noirceur et je nous place mal par rapport au ravito. Lorsque nous traversons le corridor rasé pour les lignes d’Hydro, par contre, tout commence à faire plus de sens. Je sais que je suis près et je commence à entendre des bruits qui sonnent comme ceux d’un troupeau de bénévoles sauvages (peut-être des hallucinations auditives en fait, mais je veux y croire). Je croise éventuellement la pancarte tant attendue: 23 km restants. Le 125 km est un 123 km en fait. Je viens de courir mon premier 100 km à vie. Cool.

Je débouche quelques centaines de mètres plus tard sur de la route. Les sentiers ont brisé mon rythme et mon niveau d’énergie est rendu bas. Il est difficile de revenir en mode métronome, mais je réussis à maintenir le pas de course jusqu’à l’Épervier (101e km) qui est tout près.

J’aime pas mal l’Épervier. En flanc de montagne, tout est un peu coincé, avec une petite cabane. Le plus douillet des ravitos de l’UTHC. Je choisi de faire confiance à mon estomac une fois de plus et j’opte pour la soupe du jour avec accompagnements. Aussi bien faire un bon plein si ça semble marcher. Un bon nombre de coureurs sont arrivés pendant mon arrêt, mais je repars seul. Environ 20 km à faire et ce sont ceux que je connais le mieux et que j’ai visualisés le plus dans les dernières semaines. Allez!

Le Split BMR est juste 7 km plus loin, mais une petite montagne se dresse entre lui et moi. Cette année, elle me donne un peu plus de trouble que dans le passé. La montée se déroule quand même bien et je dépasse un coureur tout juste avant d’atteindre le plateau au sommet. Un peu plus loin, je rattrape un zombie qui répond à ma salutation de manière si peu convaincante que je ne peux même pas deviner la langue qu’il parle. Je serais pas mal inquiet pour lui si ce n’était pas du fait qu’il venait de passer un ravito il y a 3 km et que le prochain approche déjà.

Je me retrouve de nouveau seul assez rapidement. Au loin, j’entends des loups qui hurlent dans la nuit, mais ça semble venir de plus loin que le ravito et pas exactement dans la même direction. Quand même pas sécurisant. Je croise les doigts que ce n’était que les cris d’encouragement mal pensés d’un groupe de spectateurs ou de bénévoles. J’ai assez hâte de redescendre vers le ravito, mais la descente tarde à commencer. Le bout au sommet dure assez longtemps pour que j’aie peur d’avoir manqué un virage.

J’arrive éventuellement à la descente et, même si je ne l’ai jamais aimée, elle semble filer rapidement. Le kilomètre de plat en bas me fait réaliser à quel point je suis fatigué. Je ne me sens pas mal en tant que tel. Je sens que mon niveau de fatigue est naturel pour le point où j’en suis et que tout fonctionne comme il le devrait. Toutefois, je me sens assez lent. Lorsque les lumières du Split BMR (108e km) entrent en vue et que des cris suggèrent qu’on m’a aussi aperçu, je donne un petit effort de plus côté vitesse.

Vraiment presque fini

Plus que 15 km avant l’arrivée, mais je me doute un peu que ce n’est pas aujourd’hui que je vais battre mon record sur cette section. En prévision d’un autre deux heures ou plus en sentier, je maintiens le régime qui fonctionne depuis le Coyote. Je mange du chaud ainsi que d’autres bouchées et du chocolat pour me faire un fond.

C’est la première année que mes parents se rendent au Split BMR et ça aussi ça aide à prendre l’arrêt plus sérieusement au lieu d’être tenté de passer plus impatiemment. Mon père, qui a suivi les résultats toute la journée, reconnait un autre Peter, du Vermont, qui a apparemment passé la journée entière juste quelques minutes devant moi sans que nous nous voyions. Nous parlons un peu et décidons de continuer la conversation le long des sentiers de la montagne Noire.

L’ascension maintenant familière va quand même de bon train. Peter est super sympa et avoir quelqu’un à qui parler assure le maintien du moral. Il a un doctorat en biologie/écologie (j’ai vraiment le tour pour dénicher des docteurs dans les bois on dirait…) et nous avons beaucoup de quoi discuter. Malgré les inconforts qui s’accumulent, je retrouve le sentiment que le travail est terminé et qu’arriver à la fin est juste une technicalité. Je mène la majorité de la montée et mon rythme nous permet de dépasser quelques compétiteurs.

Nous débouchons finalement sur le bout de route au sommet qui marque le début de la descente. Le dernier ravito (115e km) approche et la dernière étape débute. Le ravito est proie d’un assez grand vent et le froid devient rapidement un problème lorsqu’on est immobile. (Un énorme merci aux bénévoles qui ont passé la nuit au sommet!) Je suis rapidement prêt, mais je tiens à attendre Peter qui lui prend plus son temps autour du feu. Le coureur qui me parlait d’avions ce matin arrive au ravito entre-temps. Je le salue et je lui dis qu’on s’est connu dans un autre vie, parce que, après presque 18 heures et dans la deuxième nuit de la course, ce souvenir me paraît effectivement très lointain. J’essaye de faire des squats pour bouger un peu et pour réveiller mes jambes, mais je le regrette rapidement. La fatigue, le froid et les quelques minutes d’inertie rendent la remontée très pénible pour mes jambes raides. Le fait que j’aie un peu trahi mon impatience aidant possiblement, Peter fini de se préparer et nous reprenons le chemin de la descente.

Quelque petits bouts de montée que j’avais oubliés me surprennnent, mais, sinon, la descente vers le centre de ski du mont Grand-Fonds s’amorce bien. Les deux kilomètres de chemin de gravier abrupte sont encore plus malcommodes qu’à l’habitude sur des jambes presque à bout. C’est là qu’un monsieur nous demande si nous avons abandonné. Je suis le seul à comprendre son français, mais sa question me perplexe. Pourquoi aurions-nous abandonné au sommet si nous étions en mesure de redescendre vers la fin de nos propres moyens??? (En restrospective, il pensait peut-être que nous avions abandonné au Split BMR et que nous avions coupé le parcours pour revenir au mont Grand-Fonds.) Je lui dis que nous sommes sur le trajet, en train de finir notre course, ce qu’il semble trouver logique finalement. La batterie de ma frontale meurt peu de temps après, mais Peter est là pour m’éclairer pendant que je la change.

Après ça c’est le fameux marécage. Je ne comprends toujours pas l’idée de faire finir toutes les courses sur du terrain aussi déplaisant. Au moins j’ai quelqu’un pour m’écouter me plaindre. Le progrès n’est pas trop rapide, mais nous arrivons éventuellement sur du sol plus solide. Un autre coureur hyper motivé nous dépasse à environ 1 km de la fin. Il vole pratiquement. Pas question que j’essaye de le suivre. Peter me convainc quand même de donner une poussée et nous réussissons à courir une bonne partie de ce qu’il reste.

De loin, la ligne d’arrivée fait presque peur. Au milieu de la noirceur totale, un seul endroit bien éclairé par quelques spotlights sans qu’il y ait une âme en vue. On dirait que nous sommes tombés sur un vaisseau extraterrestre qui pensait avoir trouvé un endroit bien caché pour atterrir durant la nuit. Après avoir passer un tapis qui scanne nos puces, nous entendons nos noms se faire annoncer à l’arrivée. Nous ne sommes pas seuls après tout. Quelques bénévoles, mes parents et la copine de Peter nous accueillent alors que nous atteignons finalement la fin après 123 km et 21h 09m 57s.

Une vie dans un jour


I’ve always just looked at 100 miles as life in a day. You have all the trials and tribulations of a life in one day. ”

  –Ann Trason

Ça fait presque quatre ans que je me bâti une compréhension de ces mots. Aujourd’hui, je peux dire que je les comprends maintenant assez bien, malgré le fait que je n’ai pas atteint les 100 miles. J’ai couru une fois et demie ma plus longue distance à vie en presque neuf heures de plus. J’ai vu un levé et un couché de Soleil. J’ai eu froid et j’ai eu chaud. J’ai été entouré de trop de monde, de pas assez de monde et juste assez de monde. J’ai eu du plaisir et des moments plus difficiles. J’ai perdu et retrouvé la certitude que j’allais me qualifier pour Western States. J’ai recontré des coureurs et coureuses super gentils. J’ai partagé des kilomètres de sentier avec eux. J’en ai perdu certains de vue assez longtemps pour ne plus trop savoir comment leur course, leurs objectifs, leur vie allaient. Assez pour remplir bien plus qu’une seule journée.

Somme toute, ce fut une journée d’apprentissage qui s’est déroulé sans le moindre problème majeur. Parmi les leçons:

  • À l’UTHC, on porte toujours des souliers pour conditions mouillées à moins d’une indication contraire extrêmement convaicante.
  • Manger c’est bien, manger plus c’est mieux.
  • Si t’es pour ingérer des glucides presque non-stop pour 20+ heures, limite les sucres simples pour ne pas t’écoeurer trop rapidement.
  • Séparer la course en petites étapes et ne pas penser trop loin en avant c’est crucial. Je suis tombé dans cette mentalité par défaut sans trop avoir a y penser, mais ça a sûrement sauver ma santé mentale. Il faut accepter dès le début que la journée va être très longue et que tout ce qui compte c’est de se rendre à la prochaine étape en un morceau.
  • Je suis prêt pour les très longues distances et le 100 miles qui arrive dans quatres semaines est quand même tentant…

L’habitude du petit séjour à La Malbaie pendant l’UTHC sera très dur à briser je crois. Merci encore une fois aux loups bénévoles, présents et serviables toute la journée, dans toutes les conditions. Merci à mes parents pour le support malgré les distances et les journées qui s’étirent.

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